Journaliste et marchand d'art célèbre ayant vécu à San Francisco, New York et Paris, Heinz Berggruen vit désormais à Berlin, sa ville natale, au milieu de ses toiles dont il a fait don à l'Allemagne sous le titre Picasso et son temps.
J'ai choisi de céder ma collection à Berlin, non à Paris, où j'ai pourtant passé la plus grande partie de ma vie. Paris est déjà extrêmement riche en art moderne, je pense notamment au Musée Picasso et au Centre Pompidou. Ma collection relativement modeste - 85 Picasso, Klee et Matisse, quand même ! - serait passée inaperçue. À Berlin, c'est différent. La ville a besoin de rattraper le temps perdu.
Le démarrage de ma collection (1950) n'a pas été des plus faciles, mais maintenant, le Stülerbau* est le passage obligé pour tous les Berlinois amateurs d'art moderne. Et j'en suis fier.
Je voulais accrocher sur mes murs des oeuvres d'artistes que j'admirais, tels Picasso et Klee. Mais j'avais également beaucoup d'estime pour Cézanne, dont j'ai acquis ma première toile en 1958 à Londres. Alors qu'on pouvait à l'époque acheter des esquisses de Klee pour 100 dollars, Cézanne valait déjà un bon prix. J'ai acheté du Braque, une sculpture de Giacometti, du Matisse, du Laurens, du Van Gogh et du Picasso, encore et encore. Au fil des ans, ces toiles, dessins et statues ont constitué la collection Picasso et son temps.
Un jour, j'ai parlé de moi comme de "mon meilleur client". C'était un peu vrai. Certains collectionneurs privés m'ont considéré comme un véritable concurrent, d'autres ont vu dans ma passion de la collection la preuve d'une compétence particulière. Lorsque j'ai ouvert ma galerie parisienne, je ne pouvais absolument pas me permettre d'acheter les toiles que je vendais, au début du moins. Ensuite, j'ai souvent eu de la chance. On m'a proposé des oeuvres superbes à des prix abordables. J'ai procédé à des échanges lorsque le prix était astronomique. Un jour, j'ai échangé huit Matisse contre Le jardin public de Van Gogh.
L'une de mes premières expositions à Paris présentait les collages de Henri Matisse, des oeuvres que son fils Pierre décrivait comme des "bricolages de vieillard sénile". Mon épouse me dit toujours que j'ai tendance à la vanité ! J'aurais été très vexé en effet que Matisse ne connaisse pas de succès à Francfort ou à Berlin. Au début des années 1950, Matisse s'est laissé gagner par l'enthousiasme du jeune homme que j'étais, il m'a prêté les collages, a dessiné l'affiche et la couverture du catalogue. Le célèbre Matisse n'avait pas besoin de ça, mais il l'a fait.
J'ai vendu, puis collectionné des Picasso tout en étant ami avec le peintre. Les affaires n'ont jamais entaché notre amitié. Les amis de Picasso, ce sont ses toiles. Les gens, surtout les femmes, étaient accessoires. Avec le temps, il était devenu méfiant car les gens l'exploitaient.
Dans les années 1930, Frida Kahlo a quitté Diego Rivera pour moi. Nous avons vécu quelque temps à New York ensemble. Cette période aussi brève qu'agréable n'est pas évoquée dans le film et je n'ai malheureusement jamais revu Frida Kahlo. Elle a renoué avec Diego et je suis parti en tant que soldat américain en Europe où j'ai refait ma vie. C'est un film à ne pas rater. Il dépeint l'atmosphère mexicaine avec justesse. Et l'actrice Salma Hayek incarne Frida Kahlo à merveille.
Après l'effondrement de la dictature hitlérienne, j'ai renoncé à la nationalité américaine pour reprendre la nationalité allemande. Je me suis toujours senti chez moi ici. J'ai mes racines culturelles en Europe, surtout en France.
Si je devais faire une autre exposition, je montrerais Klee, que je n'ai malheureusement pas connu personnellement. Exposer ses plus grandes oeuvres à Berlin, ce serait mon rêve. Et les rêves font vivre...
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